Recensions

Les recensions concernant l'ouvrage seront reproduites ici au fur et à mesure de leur parution

 

Recension parue sur le blogue de Coralie Delaume, l'Arène nue le 17/06/13

 

«  Il y a du consentement dans le sourire, tandis que le rire est souvent un refus », affirmait Victor Hugo. On rit à la lecture de L’insurrection de Pierre Lévy. De ce rire large et franc qui veut dire « non ».

 

L’ouvrage - préfacé par Jacques Sapir - est une fiction. Un roman d’anticipation politique qui nous propose de parcourir « l’Europe à l’aube de l’an de grâce 2022 ». Une Europe devenue FEU (fédération de l’Europe unie), dirigée par l’AISE (autorité indépendante de stabilité européenne), au sein de laquelle officient d’anciens élèves de l’EPEG (espace pédagogique européen de gouvernance) sévissant également auprès de la CEPDS ou membres de CCTV.

 

 D’entrée, les sigles fusent. Avec excès, croiront certains. Pourtant, qui a pu observer de près les arcanes de l’administration française àl’heure de la RGPP (révision générale des politiques publiques) éprouvera immédiatement un sentiment de familiarité. Orwell était en deçà de la réalité lorsqu’il décrivait le « novlangue ». Pierre Lévy colle à ce réel kafkaïen avec lucidité et drôlerie, mettant en exergue le ridicule définitif du jargon « techno », et brocardant dans un même élan les expressions toutes faites de la pensée molle écolo-boboïde.

 

 Dans ce Meilleur des mondes où règnent enfin « tolérance », « efficience », « bonne gouvernance » et « éco-citoyenneté », tout est fait pour préserver les « Droits de l’homme », c'est-à-dire « le libre marché, la libre concurrence, le libre échange, la libre circulation des marchandises, des capitaux et des personnes ». Dans ce cadre, le « crime contre la stabilité économique » est vigoureusement puni, passible de lourdes peines devant le TVV (Tribunal Vivendi-Véolia).

 

 Justice privatisée, salariés qui paient pour occuper un emploi, élections remplacées par des sondages ou qui, lorsqu’elles ont lieu, peuvent donner lieu à des « revotes » tant que leurs résultats ne sont pas satisfaisants, droit de grève cantonné à l’inscription sur le site web « jesuisengrève.com », les descriptions cocasses se succèdent à un rythme effréné, au point qu’on en oublie presque les personnages, aussi évanescents que l’indique leur prénoms dignes des pires séries télé : Dylan, Samantha, Cindy…

 

 L’intrigue semble ainsi parfois un alibi, et Lévy chiade le décor davantage que le scénario. Avec une insistance où d’aucuns verront peut-être l’excès militant d’un auteur que l’on qualifiera de « souverainiste de gauche ». Mais peut-on vraiment parler d’excès lors qu’à chaque instant, la réalité s’emploie à dépasser la fiction ?

 

 La Grèce expulsée du club des pays développés pour redevenir un « pays émergent », le FMI – et la Troïka – demandant à un État-membre de procéder à un suicide économique méthodique, puis déclarant finalement : « oups, en fait on s'est trompé », le président de la Commission européenne ne se retenant même plus d’injurier la France en le qualifiant de « réactionnaire » : ce ne sont pas là des élucubrations de romancier. C’est la réalité de cette Europe qui s’effiloche et dont les convulsions macabres devraient tirer des larmes à ceux qui ne prennent pas, comme Pierre Lévy, le parti d'en rire.

 

 Finalement, la Construction européenne reste un objet mal connu. On ignore parfois sous quel angle l’aborder : histoire, philosophie politique, droit des institutions, économie... La complexité d’un édifice qui s’est construit de manière brouillone et sans fil directeur, le caractère techno-éco-politique de l'ensemble, décourage trop souvent les curieux. C’est regrettable, tant il est vrai que notre avenir se joue désormais, pour une large part, au niveau européen.

 

 Le livre de Lévy a cet avantage : la satire produit un effet de loupe. On saisit vite les enjeux de cette Europe en crise. On appréhende les dérives. Celles déjà advenues et celles, probables, à venir. L’insurrection est donc une lecture indispensable à ceux qui refusent de s'éveiller, un beau matin, dans le monde qu'il décrit.

CORALIE DELAUME


Recension parue dans L'Humanité du 10/04/2013
sous la plume de Robert Charvin

 

« Faut-il pleurer, faut-il en rire ? » chantait Jean Ferrat. Nous en sommes là pour ce monde où les « lois » du marché se glissent dans tous les espaces et dont les effets sont dévastateurs. L'insurrection de Pierre Lévy est un portrait parodique et corrosif de « notre » société néolibérale, mais plus vrai que nature !

 L'absurdité qui règne dans tous les rouages du système économique et social et sa nature malfaisante qui pervertit tout sont démontées, avec un humour grinçant, pour la plus grande édification du lecteur qui en sourit, mais avec la rage au cœur. Dans une série d'illustrations touchant tous les secteurs de la société, censée être celle de « l'an de grâce 2022 », P. Lévy pousse jusqu'à son terme la logique des rapports marchands omniprésents que les Français et les Européens subissent.

 La justice, par exemple, a été pervertie, par une vente aux enchères des tribunaux : les prévenus les plus riches choisissent leur juridiction moyennant contribution, les autres sont soumis aux tribunaux gratuits, mais plus rigoureux. La rééducation des condamnés se fait en stage dans les firmes multinationales ! En 2022, le pire est advenu en matière sociale, en dépit d'un langage convenu et falsificateur : « Le niveau de la pension de retraite ne pourra être inférieure à 20% du premier salaire perçu en début de carrière » et le « premier emploi n'a pas forcément à être rémunéré ». Pour obtenir un emploi, il faudra verser une somme forfaitaire lors d'enchères, et l'employeur recrute les plus offrants ! Quant au droit de grève, solennellement réaffirmé, il ne peut s'exercer durant les dix-huit mois suivant l'entrée de la mesure source de mécontentement, puis vient une période de six mois de négociation, faute de quoi au bout de deux ans, après trois sondages consécutifs montrant l'approbation de l'opinion, il peut y avoir déclenchement de la grève...

A l'international, en 2022, il s'agit « d'imposer la démocratie » et de prévenir les atteintes aux droits de l'homme en éliminant préventivement les dirigeants suspects, y compris en allant contre la volonté d'un peuple qui par « légèreté manifeste risque de se doter d'un possible dictateur ». La lutte est menée partout contre l'intégrisme, en priorité conte « les intégristes de la laïcité », ceux de l'égalité ou des acquis sociaux ! Tout est ainsi de la même veine, et Pierre Lévy conclut que l'issue finale ne peut être que « l'insurrection ».

  Ce livre ferait plaisir à Bertold Brecht pour qui le rire était une arme politique de choix. Ceux qui sont rétifs à l'ironie et à la drôlerie cynique, par contre, doivent y renoncer. L'insurrection en appelle à la lucidité. Il y a urgence, avant que la réalité dépasse la fiction.

Faut-il pleurer, faut-il en rire ?… Je n'ai pas le cœur à le dire.


ROBERT CHARVIN

 

Recension parue dans Le Monde Diplomatique de mars 2013
sous la plume de Bernard Cassen

2022. L’Union européenne a cédé la place à la Fédération de l’Europe unie (FEU), dont le bras exécutif est l’Autorité indépendante de stabilité européenne (AISE). A sa tête : M. Nicolas Sarkozy, désigné au terme d’une campagne-éclair où son fameux « entre Bruxelles et moi, c’est du sérieux » a fait un malheur. Les Etats sont devenus de simples régions, l’anglais « global » la langue officielle. Il n’y a plus de peuples, mais des communautés. Sous peine d’être considérés comme nuls, les résultats de ce qui subsiste d’élections doivent se conformer à ceux des sondages. L’éducation, la santé, la justice, la police sont gérées par des sociétés anonymes. Des enchères sont organisées pour déterminer quel travailleur acceptera de payer le plus pour obtenir un emploi. Contester les valeurs de la FEU — concurrence, liberté de circulation des capitaux, libre-échange, stabilité — constitue un acte de dissidence sévèrement puni.

Simple exercice de politique-fiction ou extrapolation prévisible de l’Union européenne réellement existante ? La verve de Pierre Lévy est réjouissante, et stimulante…

BERNARD CASSEN



Recension parue sur le blogue de Raoul Marc Jennar le 30/12/12

Ce roman d’un fin connaisseur des rouages internationaux et européens de la mondialisation néolibérale appartient à ces oeuvres trop rares qui nous font voir les possibles demains en s’appuyant sur les traits dominants de la réalité d’aujourd’hui.

 Avec une maîtrise rare du vocabulaire du prêt à penser médiatico-politique, l’auteur nous montre où peuvent mener les certitudes qu’on nous assène à longueur de journée.

 Car c’est bien du fait des « incontournables contraintes de la mondialisation auxquelles nul ne peut échapper » et de la nécessité de « garder la confiance des marchés », pour que « l’Europe tienne sa place dans le monde » qu’une toute puissante autorité européenne s’emploie à « mettre fin aux rigidités issues du XXe siècle ».

 Cette fiction, totalement ancrée dans l’argumentaire qu’on nous inflige aujourd’hui,  nous donne à voir ce que cela donne : une Europe où les peuples sont muselés, où les sondages remplacent les élections, où les firmes privées possèdent les écoles, les hôpitaux, les tribunaux, où les employeurs disposent en toute liberté des salariés. Une Europe où toute contestation est qualifiée de « populiste, d’archaïque ou d’intégriste». Et réprimée.

 Voici une dystopie cynique dans la veine d’un Huxley (Le meilleur des mondes) ou d’un Orwell (1984).  En guise d’avertissement.

RAOUL MARC JENNAR

 

 

Recension parue dans Parutions.com le 17/10/12
sous la plume de Frédéric Delorca


En 2022, toute l’Europe est unifiée, soumise à un ordre totalitaire libéralo-écologiste aussi absurde et cruel dans ses fondements que dégoulinant de bons sentiments en surface. Toute ? Toute, car, à la différence d’Astérix, le roman de Pierre Lévy, au moins dans sa première moitié, ne laisse entrevoir aucune résistance à l’empire qu’il dénonce. Dans le flot souvent terne des publications du Temps des Cerises (un petit éditeur communiste en partie héritier des Éditions sociales), ce livre se distingue agréablement : humour, rythme, élégance du style sont au rendez-vous et vous transportent d’un bout à l’autre du récit, à grande vitesse et avec la légèreté d’une plume, comme dans un rêve (ou un cauchemar), dont l’imagerie se situerait entre Le Château de Kafka et Le Meilleur des Mondes d’Huxley.

De charmantes trouvailles émaillent le récit pour décrire ce que pourrait devenir notre monde, si, par malheur, il poussait ses travers actuels au bout de leur logique : le tribunal privatisé qui punit d’une peine de travaux généraux une dame qui eut le malheur de mélanger du gras de jambon à des déchets végétaux dans sa poubelle de tri sélectif, le jeune énarque (pardon : le jeune diplômé de «l’Espace pédagogique européen de gouvernance»), rejeton de deux traders abandonné aux îles Caïmans, l’armée mondiale qui élimine préventivement les potentiels tyrans aux quatre coins de la planète, la journée de la liberté de l’esprit imposée dans les écoles à grand renfort de lectures obligatoires, etc. Les gags se précipitent même et se bousculent à chaque page à tel point que par moments la trame narrative paraît n’être là que comme un prétexte à les collectionner.

Les puristes amateurs de grande littérature se demanderont peut-être s’il s’agit vraiment d’un roman ou plutôt d’un pamphlet, comme l’indique la quatrième de couverture. Les personnages n’ont pas vraiment d’épaisseur psychologique, pas d’existence propre en dehors du flot d’événements et d’institutions ubuesques au milieu desquels ils se débattent, et l’on cherchera en vain une véritable intrigue au milieu des tableaux de la vie quotidienne (sauf un petit rebondissement assez inattendu dans les deux derniers chapitres, mais qu’on se gardera bien de dévoiler !). Partout, c’est le souci didactique qui l’emporte, comme en témoigne in fine le choix (assez contestable) qu’a fait l’auteur d’ajouter à son histoire une postface du physicien belge Jean Bricmont, lequel propose une sorte de «mode d’emploi» de «ce qu’il faut penser de tout ça», comme si cela ne ressortait pas clairement du contenu même du récit (on remarquera d’ailleurs que cette postface reproduit à l’identique ce que le savant a déjà exposé dans maintes publications au préalable – bis repetita placent).

Que penser justement du «message» que délivre l’ouvrage ? Sur le fond, Pierre Lévy force-t-il un peu le trait ou voguons-nous vraiment sur le fleuve qui mène aux Enfers ? L’ouvrage porte les couleurs de la mouvance dans laquelle l’auteur baigne (celle d’un courant de pensée républicain, formé de marxistes, de gaullistes et de quelques autres francs-tireurs viscéralement attachés aux vieux fondements de la souveraineté populaire dans le cadre des États-Nations) avec les croyances caractéristiques de ce milieu et probablement aussi ses illusions (par exemple le dénigrement jacobin des identités régionales basque et bretonne comme de purs artéfacts technocratiques, ou la foi dans ce que peuvent apporter à l’avenir du monde des pays comme le Venezuela, voire, et l’on s’en étonnera encore davantage, du Sri Lanka…). Mais laissons le lecteur disséquer par lui-même la morale de toute cette histoire et se faire sa propre opinion sur le fond de tous ces sujets.

Ce roman d’anticipation démontre en tout cas, s’il en était besoin, que la fiction demeure un précieux aiguillon pour stimuler la réflexion. Mêlée à la distance humoristique, elle remplace avantageusement les pédantes démonstrations et les apostrophes haineuses. Le rire tend hélas à disparaître de l’arsenal des armes politiques aujourd’hui. Le roman de Pierre Lévy contribue utilement à le réhabiliter.


FREDERIC DELORCA

Recension parue dans République ! n°65
sous la plume de Jérémy Mercier

C'est à une satire étincelante que se livre le journaliste et essayiste Pierre Lévy, directeur du mensuel « Bastille-République-Nations ». Au-travers du rêve d’un jeune journaliste dénommé Dylan, projetant ce dernier en l’an 2022, Pierre Lévy procède à une critique très salubre de la déréliction politique en Europe notamment. Le chômage y devient majoritaire, accompagné de coupes drastiques dans les budgets publics et de plans d’austérité répétés. La sous-alimentation, cela n’est que trop vrai, augmente bien aujourd’hui, en 2012, avec l’extrême pauvreté qui s’accroit aussi dans le monde. Un monde où progressivement, tel est le rêve de Dylan ou plutôt le cauchemar qu’il fait, la justice est privatisée, les peines sont transformées en « semaines de rééducation » dans des groupes financiers, les gens hospitalisés sont expulsés des hôpitaux lorsque leur compte bancaire n’est plus approvisionné, et les écoles reposent sur le principe de diversité ethnico-culturelle, sexuelle, religieuse. D’un autre côté, dans ce rêve, les Droits de l’homme ne sont plus promus que par l’OTAN et sont déconnectés de 1789, le droit de grève et le service public n’existent plus (ils font d’ailleurs référence à des concepts que l’on attribue au Moyen Âge), tandis que les sondages et la culture bio règnent sur les esprits au milieu des « guerres justes ». La libre-concurrence et la morale européenne ont imposé la création d’une Confédération euro-atlantique des valeurs (CEAV) ainsi qu’une Fédération européenne unie qui regroupe des États régionaux et promeut la « minorité de la diversité visible », tout en percevant un impôt servant à financer les ONG et les cultes religieux. Jusqu’au jour où Dylan réalise qu’il se réveille. Que se passe-t-il alors ? Voici un livre dont la lecture est fort conseillée pour comprendre avec lucidité l’ère de destruction cynique de la démocratie que nous traversons.

A offrir donc, par exemple, en cadeau de Noël !

JEREMY MERCIER


Recension parue dans Bastille-République-Nations du 17/09/12
sous la plume de François Asselineau

Lorsque les censures des pouvoirs autocratiques de l’Europe d’Ancien Régime se faisaient trop pressantes, certains essayistes contournaient le problème en publiant des pamphlets codés ou des romans à clé.

 Ils les présentaient comme des lettres faussement naïves écrites par des étrangers (Les Lettres persanes de Montesquieu, parues en 1721) ; ou bien ils les situaient dans un monde imaginaire (Les Voyages de Gulliver, de Jonathan Swift) ; ou bien encore, ils les situaient dans un futur imaginaire. Ce dernier procédé rhétorique fut par exemple utilisé, en 1771, par le Français Louis-Sébastien Mercier, dans son livre L'an deux mille quatre cent quarante. Rêve s'il en fût jamais. Dans ce tout premier roman d’anticipation dont le retentissement s’étendit à toute l’Europe, Mercier imaginait qu’il s’endormait pour se réveiller 669 ans après, en l’an 2440. Ce qu’il y découvrait avait de quoi mettre le vieux Louis XV en pétard : la monarchie était devenue constitutionnelle, Versailles était tombé en ruines, et l’impôt, désormais volontaire, ne dépassait pas les 2% des revenus. Détail ravageur puisqu’en 1771, le monarque français venait de sanctionner la Cour des Aides qui avait osé critiquer la levée de nouveaux impôts. Lesquels visaient (déjà !) à lutter contre le déficit budgétaire.

 En cette fin 2012, cette belle tradition pamphlétaire vient de s’orner d’un nouveau petit bijou signé Pierre Lévy. Dans L’Insurrection, l’auteur nous emmène non pas en 2440, mais plus modestement en 2022. C'est un roman d’anticipation politique, un peu à la manière de Mercier. Mais son contenu a de quoi provoquer, chez Jacques Delors, Nicolas Sarkozy ou François Chérèque, un trouble de l’humeur à côté duquel la colère de Louis XV devant le pamphlet de Mercier ferait figure de légère irritation.

 Au gré des pages de ce roman qui se lit d’une traite, s’égrènent impitoyablement toutes les idées reçues européistes, toutes les niaiseries médiatiques, toutes les imitations américanolâtres, et tout le catéchisme ultralibéral de notre époque. Le narrateur nous y décrit, dans un style d’une candeur désarmante, un univers de bisounours décervelés qui portent tous des prénoms américains (Dylan, Samantha, Cindy, Jordan, Steven…), et dont l’horizon conceptuel est strictement borné à la pensée de Bernard-Henri Lévy et de Laurence Parisot. Il y est question d’interventions militaires aux quatre coins du globe pour y protéger la liberté du commerce et la légitime rentabilité des entreprises.

 Dans ce monde où la France a été dépecée et fusionnée dans une « Communauté euro-atlantique des Valeurs » (CEAV), tout ou presque a été privatisé, y compris la justice, certaines municipalités et des États entiers. Mais l’inhumanité atroce et la violence des rapports sociaux qui en découlent sont systématiquement occultées par un discours lénifiant et des antiphrases orwelliennes.

 Sous la réserve qu’un taux de suicide minimum parmi les salariés de chaque entreprise permette de rassurer les actionnaires sur la recherche de la rentabilité optimale, on y chante donc la transparence, la gouvernance, la stabilité, la tolérance, la compétitivité, la biodiversité, la solidarité, la rentabilité et l'on en passe. Tous ces concepts doivent aussi être étiquetés : globaux, solidaires, harmonieux, citoyens, innovants, équitables, renouvelables, soutenables, responsables, durables, etc. Et le discours public consiste à marier toutes les combinaisons possibles entre ces substantifs et ces adjectifs politiquement corrects. On pourra ainsi, au choix, militer pour une « biodiversité équitable », une « tolérance solidaire », une « stabilité globale », une « gouvernance citoyenne », etc. En 2022, la pensée politique a ainsi disparu pour laisser la place à un jeu de « cadavres exquis » digne des surréalistes.

 Page après page, le lecteur est également joyeusement noyé sous les tartufferies de notre époque, tels le « recyclage citoyen », les « expérimentations innovantes », la nécessité « d’assouplir les retraites », de « moderniser le droit de grève » ou de « faire respirer les rapports entre salariés et employeurs ». Tous ces euphémismes ayant toujours le même objectif – celui des « réformes indispensables » – que nous ne connaissons que trop bien : encore et toujours, détruire tous les acquis sociaux.

 Dans la foulée, la plume de Pierre Lévy souligne implacablement les ridicules de la discrimination positive et du communautarisme, nous informe de l’invention du « crime contre la stabilité économique » justiciable d’un nouveau Tribunal de la Haye, nous explique pourquoi il a été décidé de substituer les sondages aux élections, et nous montre comment tous les opposants à cet univers sont disqualifiés par la simple apposition d’épithètes méprisantes (« intégristes de l’État de droit », « intégristes de la laïcité », « intégristes des acquis sociaux », « populistes », « archaïques », etc.). Comme le dit son narrateur dans un élan de « pédagogie », de toute façon, « il n'y a pas le choix ».

 Déjà implacable, la plume de l’auteur devient carrément cruelle pour dépeindre, par quelques formules exquisément assassines, la façon éhontée dont des responsables syndicaux trahissent ceux qui leur font confiance.

 Ces syndicalistes jaunes, qui approuvent en catimini toutes les mesures de régression sociale, ne se battent, pour la galerie, que sur des modalités d’application ridicules. Tel syndicat, par exemple, « exige » que les licenciements minutes soient notifiés au salarié par courriel et pas seulement par SMS… Une association féministe, quant à elle, « exige » que les licenciements touchent équitablement les hommes et les femmes. Et tout ce beau monde tombe d'accord pour que la grève « modernisée » se limite à une inscription sur le site Internet « jesuisengreve.com », étant entendu que le « gréviste » continue à travailler pour ne pas mettre en péril l’équilibre financier de l’entreprise.

 Devant un tel torrent d’idées percutantes et de dénonciations qui font mouche, on regrettera peut-être certains passages un peu trop appuyés, ou des clins d’œil parfois trop explicites. La nostalgie affichée pour l’Allemagne de l’Est ne convaincra sans doute pas tous les lecteurs. Et d’autres feront peut-être la moue devant quelques jeux de mots qui frisent la plaisanterie de potache.

 Mais j’avoue que je n’ai pas pu m’empêcher de rire souvent devant cet intarissable feu d’artifice de calembours, dont Pierre Lévy nous prouve une nouvelle fois qu’il en est un maître incontesté. Pour n’en citer qu’une poignée parmi des dizaines, le conseil d'un père à son rejeton né des amours éphémères d’un couple de traders : « tu seras un gnome, mon fils » ; l’agence de communication « Triple Buzz » ; le projet « d’érection des Maisons de la Tolérance » ; ou les limites de négociations atteintes lorsque la Commission de Bruxelles a « épuisé ses quotas de prêche ». Je laisse le lecteur faire la compilation de tous les autres, notamment de ceux que « la décence m’interdit de préciser davantage », comme disait le regretté Pierre Dac.

 Ce monde de 2022 est aussi peuplé d’organisations dont les acronymes, plus burlesques les uns que les autres, invitent à en rechercher le sens caché, toujours drolatique et souvent plein de sel : l’AISE, la FAUST, l’EPEG, les CCTV, la FEU, l’OCU, le FÉE, le MAM, le HCSIG, etc., avec une mention spéciale pour le Fonds EELV (Ethnic Equity / Loyal View) qui rachète la Corse et le Pays basque.

 Lorsque l’on referme cet ouvrage, qui se conclut de façon très enlevée par deux coups de théâtre successifs, on se dit que l’on n’a pas perdu son temps. Non seulement on a pu rire de bon cœur devant ce spectaculaire « chamboule-tout », mais l'on sent aussi que derrière cette jubilation se cache une immense colère contenue. L’arme de la dérision se révèle spécialement efficace pour démasquer cet affreux mélange de tyrannie et de bonne conscience, qui est d'ores et déjà le monde enchanté de l’Union européenne.

 Armé de cet excellent pamphlet, il nous appartient de tous nous mobiliser pour hâter la nécrose de cet univers qu'il nous laisse entrevoir. Une nécrose qui a déjà largement commencé.

FRANCOIS ASSELINEAU


Recension parue dans BI de décembre 2012
sous la plume de Maurice Livernault

 Ce récit, à la fois cocasse et tragiquement prémonitoire, n’échappe pas toujours au risque de systématisation, écueil à éviter lorsque l’on aborde l’anticipation, même, comme c’est ici le cas, quand nous sommes projetés dans un futur relativement proche.

En effet, l’imagination fertile et militante de l’auteur, alimentée par une connaissance approfondie et fortement critique des délires présents de l’Union européenne, nous transporte en 2022, c'est-à-dire demain ; car il y a dix ans, c’était hier, avec l’imposition de l’euro, monnaie dite unique et assurément inique, symbole du malheur et de la misère pour les peuples, et qui bénéficia alors d’un mouvement de curiosité compréhensible et éphémère, tant nos concitoyens s’expriment encore souvent en francs et en leurs centimes, quand ce n’est pas par le truchement de ces expressions imagées qui définissent dans le langage populaire les numéraires élevés qui les font rêver.

Nous voilà donc propulsés en 2022 ; la France, morcelée, amputée de ses anciennes régions minées par le séparatisme – concept désormais à révérer et à propager – est devenue une entité membre de l’agglomérat européen ; elle est totalement livrée à ce qui était prévisible, la combinaison d’une marchandisation généralisée de tous les rouages de la société avec le pouvoir totalitaire de l’idéologie droit-de-l’hommiste, celle-ci étant parvenue au point suprême de sa déliquescence.

Comme les élections n’intéressent plus personne, tant leur résultat est connu d’avance, elles ont été remplacées par des sondages. Le droit d’ingérence dans les affaires d’autrui, initié à la fin du siècle passé lors de l’agression de la Serbie par un histrion français, (dont l’auteur de la présente chronique croit savoir qu’il disparut en 2019, au terme de souffrances amplement méritées) est devenu un inépuisable dogme, car la nouvelle union participe activement à la chasse aux Etats dits voyous, et qui ont l’incroyable indécence de rester encore rétifs aux bienfaits incontestables de la gouvernance mondiale.

Les institutions parasitaires se sont multipliées ; toute une terminologie rébarbative a été crée, à tel point que l’auteur a dû inclure à la fin de l’ouvrage un glossaire répertoriant et explicitant les sigles dont elles sont affublées.

L’environnement est déifié et les pratiques liées à sa dévotion ont atteint le comble du grotesque. Les protagonistes domestiqués qui interviennent au cours de la narration portent des prénoms piochés dans les séries télévisées d’outre-Atlantique et sont les caricatures achevées des sinistres gnomes que nous voyons aujourd’hui s’agiter inlassablement.

Toute tentative de référence à l’ancienne patrie est bannie et réprimée. La chasse aux nostalgiques de la nation indépendante est ouverte en permanence.

Il est cependant étonnant que tout au long de cette envolée imaginaire, l’auteur ne fasse pas mention de ce qu’il sera advenu de l’émigration incontrôlée et de la pénétration islamique, fléaux utilisés sans vergogne par les pouvoirs passés pour dissoudre plus aisément l’ancien Etat-nation dans le magma européen.

Dans une excellente post-face, Jean Bricmont stigmatise sans ménagement l’écrasante responsabilité endossée par les défuntes forces de gauche, souvent divisées mais coalisées pour le pire, dans le processus qui a conduit à la situation délétère décrite par Pierre Lévy. En effet, c’est dès 1983 qu’elles commencèrent à abandonner sournoisement les idées et les thèmes qui étaient à l’origine de leur naissance et de leur existence, et qui restaient encore vivaces, pour se recroqueviller sur des considérations secondaires et souvent insignifiantes, dites morales. Leur attribuant une importance démesurée, elles devaient ainsi se dessaisir en quelques années de l’essentiel des prérogatives nationales en faveur de la technocratie européenne.

Mais rien n’est jamais perdu. L’auteur clôt son exploration dans le temps sur une note d’espoir car, comme on le chantait naguère : "La Commune n’est pas morte, nom de Dieu, la Commune n’est pas morte !"

MAURICE LIVERNAULT